L’amour est-il impossible?

L’amour impossible semble avoir toujours existé chez l’être humain (occidental?). La littérature s’est très souvent emparée de ce thème qui est un mythe depuis  la nuit des temps. Pour ne citer qu’un seul exemple prenons  « Roméo et Juliette » popularisé par la tragédie de William Shakespeare. Roméo et Juliette tombent éperdument amoureux l’un de l’autre. Ils veulent se marier mais découvrent qu’ils appartiennent à deux familles qui se haïssent depuis longtemps sans que l’on sache pourquoi. Ils feront tout leur possible pour réaliser ce mariage mais leurs efforts n’aboutiront qu’à la mort de chacun.

De nos jours ce mythe est toujours à l’œuvre. Un coup de foudre, un sentiment d’amour très puissant qui rencontre une impossibilité de pouvoir le vivre, l’incarner dans la vie concrète par une vie commune, une relation physique… Les raisons de cette impossibilité peuvent être nombreuses. L’amour n’est pas réciproque, l’autre est engagé avec quelqu’un et ne souhaite pas se désengager…, l’autre est libre mais ne souhaite pas s’engager…les deux sont amoureux mais il y a néanmoins impossibilité… etc etc.

Qu’est-ce que ce sentiment d’amour qui nous possède, nous transforme radicalement au point de nous faire ressentir que la vie est belle, pleine, que tout est possible, que nous pouvons quitter notre vie quotidienne actuelle qui paraît grise à côté de cet espace de liberté qui s’ouvre devant nous? Le changement en nous est tellement rapide, fort. Nous nous ressentons comme possédé par cet état dans lequel le raisonnable n’a plus de place ce qui s’apparente à de la magie. C’est pourquoi dans les mythes, dans la littérature, il est souvent question de filtres d’amour. Cupidon,  le dieu de l’amour, nous a envoyé sa flèche. Cet état d’amour dans lequel nous sommes plongé ne semble pas dépendre de notre volonté c’est pourquoi nous pouvons le nommer amour divin. Dans la suite de cet article j’utiliserai souvent cette expression « amour divin » pour exprimer cet amour magique qui est ressenti comme très réel par l’amoureux mais qui s’apparente à un mirage pour son l’entourage.

C’est un sentiment de plénitude, d’harmonie, une sécurité. Nous ne sommes plus seul, nous avons rejoint notre moitié. Il est dit couramment : « Il (ou elle) l’a dans la peau ». Notre moitié, c’est cette partie en nous que nous pressentons mais que nous ne connaissons pas, c’est la partie noire de l’œuf dans le rêve de l’œuf, c’est notre partie inconsciente. C’est ce sentiment de plénitude que nous recherchons toute notre vie sans nous en apercevoir et pas seulement quand nous tombons amoureux d’une autre personne. C’est cette recherche de l’unité en nous  qui nous donne envie de vivre, qui nous donne le désir de vivre, de vivre intensément. C’est un retour au paradis perdu, la Jérusalem céleste que nous connaissions dans l’inconscience avant notre naissance, la naissance de notre moi. Cette unité Jung l’a appelée le Soi.

Nous verrons plus loin que ce sentiment de plénitude ne dure pas ou s’il dure qu’il est accompagné de beaucoup de difficultés, de beaucoup de souffrances. Mais avant, voyons un rêve qui montre un chemin vers cette harmonie, vers cet amour divin. 

Rêve – La trottinette un moyen pour atteindre la Jérusalem céleste

Je suis en vacances chez Geneviève. Sa maison est dans un lotissement. Elle me propose une ballade en trottinette. Elle fonce devant. La route monte beaucoup. J’ai du mal à la suivre. Je force mais un genou me fait mal. Je trouve qu’elle exagère d’aller aussi vite. Je décide d’aller à mon rythme. Je me sens mieux. A un moment la route se sépare en deux. J’hésite puis prend à droite. Plus loin la route débouche sur un train à l’arrêt. Pour continuer je suis obligée de monter dans le train. Une jeune noire en uniforme exprime son agacement. « Ce n’est pas normal que les gens passent par le train pour continuer la route! » A ma demande, elle m’accompagne pour aller vers la sortie. Me voilà en haut des escaliers de la gare. Je lui souhaite une bonne journée. Elle esquisse un sourire.  Je descends les escaliers.

A la sortie de la gare je me retrouve en face d’une ville. Je ne m’y attendais pas. C’est une ville très ancienne, magnifique. J’entre par un porche. Les constructions sont très belles. Il y a des sculptures sur les bâtiments. Malgré les rues très étroites il y a une belle lumière rouge. J’aperçois un dôme de mosquée. Il y a une vie intense, beaucoup de gens marchent dans les rues. Je croise des femmes bras dessus bras dessous. Toutes sortes de femmes, certaines portent le voile d’autres sont habillées en moderne. Il me semble les connaître. Je décide de ne pas retourner chez Geneviève. Je trouverai un logement ici sans problème.

À son réveil la rêveuse s’est trouvée dans un état de légèreté, de bien être, de paix. La conclusion de ce rêve est la découverte de cette ville. Les caractéristiques de ce lieu sont la beauté, le côté éternel, vivant, harmonieux (ville ancienne en lien avec le profond, le religieux. Religieux signifie : être relié). En elle (cette ville ou la rêveuse) des parties opposées (femmes voilées, femmes modernes) s’unissent. C’est le lieu de l’amour, cet amour qui est aussi évoqué par la couleur rouge.

Pour découvrir ce lieu il lui a fallu parcourir (ou découvrir) tout un chemin. Tout d’abord être en vacances c’est-à-dire être en ouverture sans avoir d’objectif précis. Le chemin s’est découvert peu à peu en avançant. La trottinette est un moyen individuel  de déplacement très proche de la marche mais avec un aspect de jeu, un parfum d’enfance, une curiosité, une ouverture à ce qui se présente, un appel à la vie. Au début elle a suivi Geneviève, une amie d’enfance, qui avait cette ouverture. Elle était aussi une jeune très sportive trop sportive pour la rêveuse. La découverte du chemin nécessite une ouverture, un accueil et aussi beaucoup d’effort.  Mais pas trop. Il faut savoir doser son effort et ne pas toujours suivre les autres, les méthodes (cf Les clefs pour se maîtriser ou la rencontre avec ses ombres ? ). C’est ce que fait la rêveuse en s’adaptant à son propre rythme tout en laissant partir Geneviève. S’adapter à son propre rythme c’est s’engager. C’est par exemple décider dans le choix de la direction qu’elle fait après avoir hésité.  Par la suite elle tombe sur un obstacle ( le train ) qu’elle décide de franchir malgré la mauvaise humeur de la contrôleuse. Cet épisode évoque dans les contes ou mythes  les nombreuses épreuves auxquelles les femmes sont soumises pour avancer sur leur chemin ( Par exemple :  Cendrillon. Psyché . Dans ces deux contes la magie est très présente). Puis comme par enchantement elle découvrira ce lieu mythique, cette Jérusalem céleste où la rêveuse va s’installer.

Que dit-elle sur ce rêve? 

Spontanément elle fait le lien entre son rêve et un film qu’elle a vu la veille. Il retraçait la vie d’un danseur-chorégraphe reconnu mondialement dans le monde de la danse sans être connu du grand public en France. Elle a été fascinée par ce danseur au point de faire de nombreuses recherches pour mieux le connaître. Les informations qu’elle a trouvées étaient pratiquement toutes en anglais. Elle, qui ne maîtrise pas beaucoup l’anglais, a dû faire de gros efforts pour décortiquer et comprendre ces textes.

Que dit-elle de cet homme?

C’est quelqu’un qui sent ce qu’il a à faire. Il a toujours su le sens profond de sa vie, vers quoi il devait aller. Il vient d’un milieu pauvre. Il parle de ce que ses deux parents lui ont transmis. Dans cette pauvreté, cette dureté de la vie, il fallait faire des efforts, être déterminé et en même temps ils avaient le respect des autres. Il a beaucoup de succès, il est adulé dans les plus hautes sphères mais il sait que cela n’a qu’un temps. Après, ce qui restera, ce sont ses amis, sa famille, les liens profonds avec ses proches. Il est un dieu pour beaucoup mais lui reconnait ses faiblesses. Il sent quand il est trop pris par les fastes internationales et qu’il doit retourner à son travail de danse au quotidien avec des gens simples dans son pays.

C’est un homme qui me convient bien. Il a une énergie…

A la question : Est-ce qu’une femme aurait pu t’attirer à ce point? Elle répond:

Une femme ne pourrait pas être dans cette énergie là. C’est un homme qui parle de sa nature profonde. C’est plus fort que si c’était une femme car chez une femme cette expression est naturelle. C’est un homme qui a une allure très masculine mais c’est un danseur. Il y a beaucoup de féminité en lui. Il travaille très souvent avec des femmes. Il est très complet. En regardant le film, en pensant à lui j’ai ressenti une plénitude. C’était la même sensation, la même énergie que mes efforts avec la trottinette dans le rêve. J’ai ressenti une même identité entre ces efforts que j’ai fait dans le rêve et les efforts que cet homme a fait et continue à faire dans sa vie pour être en lien avec ce qu’il est profondément.

Cette plénitude, ce sentiment d’amour dans la découverte de la ville mythique,  la rêveuse les associe à  la découverte de cet homme. Quelle est cette magie qui a pu rendre cela possible? C. G. Jung l’a appelée la projection.  En découvrant cet homme, sans en être consciente, la rêveuse a reconnu  une partie d’elle même que l’on peut nommer son homme intérieur. Celui-ci lui paraît être sa moitié non connue, son inconscient. Cette rencontre a crée l’union en elle d’où cette sensation de plénitude, d’amour (amour divin).

Chez cette femme il n’y a pas eu le besoin que cet amour s’incarne dans la vie concrète par une vie commune, une relation physique… Elle a pris conscience de la projection ce qui lui a permis d’échapper aux effets du filtre d’amour. La rencontre de cet homme par le film et les éléments de sa biographie deviennent un moyen pour elle d’entrer en contact avec son homme intérieur, son inconscient et d’accéder à une plénitude sans qu’elle soit accompagnée de la souffrance de l’amour humain impossible. Son attitude fait songer aux muses qui sont les inspiratrices des artistes, des écrivains. L’évocation  de la muse favorise leur créativité.

Dans l’amour nous n’avons vu pour l’instant que l’amour de notre ami(e) intérieur (e) (amour divin) qui est accompagné d’une acceptation assez facile de l’impossibilité de l’amour humain avec la personne sur laquelle  nous projetons l’amour divin. Mais ce n’est pas la généralité. Très souvent l’être amoureux a besoin que cet amour s’incarne dans sa vie concrète, extérieure par une relation avec l’être aimé. L’impossibilité n’est pas vue ou pas acceptée et cela engendre une très grande souffrance qui peut durer longtemps. Suffisamment longtemps pour que la personne ressente, prenne conscience que son état d’amour provient de l’intérieur d’elle-même et qu’il n’est pas totalement lié à la personne aimée. Il semble que ce soit l’acceptation de la souffrance sans rejet de la personne aimée qui permette cette prise de conscience. Si cette prise de conscience ne commence pas à se faire, un jour  la projection peut se déplacer sur une autre personne et le même processus peut continuer à être à l’œuvre si  l’amour humain avec la nouvelle personne est encore impossible.

L’amour impossible est donc une chance (comme toutes les difficultés qui nous arrivent dans la vie!) pour aller vers plus de conscience plus de compréhension de son propre fonctionnement. Mais il n’est pas envisageable de le dire à la personne qui vit cela car elle est prise dans les filets du filtre magique ( ou dit d’une autre façon : dans la projection ). Plus tard cela sera  possible quand elle commencera à se libérer de ces filets.

Voici comment cette prise de conscience est apparue, concrètement,  chez un homme vivant un amour impossible. Pendant assez longtemps il a vécu à la fois dans la souffrance de cette impossibilité et dans cette sensation de plénitude quand il pensait à l’être aimé. Un jour il reçu un mail d’une femme qu’il connaissait un peu. En lisant ce mail il eut la  même sensation de plénitude qu’il avait quand il recevait des mails de la femme qu’il aimait. C’était assez troublant. Cette expérience s’est reproduite avec d’autres femmes. Le jour où il vécu la même expérience en lisant un mail de sa sœur il compris que l’amour était en lui et qu’il dépendait peu de la personne extérieure.  Un peu néanmoins puisque cela ne se produisait pas avec toutes les femmes.  

Bien entendu il n’y a pas que des amours impossibles. En occident la rencontre se fait souvent à partir de la projection, de cette sensation de plénitude en présence de l’être aimé. Puis il y a le désir de vivre cet amour concrètement par une vie commune. Cette vie commune permet de rencontrer l’autre d’une autre façon. Non pas à travers une image intérieure mais concrètement de le connaître, l’aimer pour ce qu’il est (amour humain). C’est un long apprentissage car l’image intérieure est souvent toujours là ce qui permet au désir d’être ensemble de persister en attendant que l’amour humain s’installe durablement. Mais l’existence de ces deux types d’amour crée beaucoup de confusions et de souffrances. Souvent l’autre ne réagit pas comme on voudrait, comme on croyait qu’il réagirait. Il ne correspond pas à l’image que nous avons de lui. Cela nous exaspère jusqu’au jour où l’on comprend qu’il est comme il est et que vouloir lui imposer des attitudes c’est nier son individualité c’est se couper de la richesse qu’il représente car il est différent de nous. Nous retrouvons ici la même prise de conscience qui peut apparaître dans le cas d’un amour impossible.

Dans la projection il y a sensation d’identité entre l’être aimé et l’ami(e) intérieur(e). Mais dans la réalité l’être extérieur ne correspond qu’à un aspect de l’être intérieur. C’est pourquoi on peut être amoureux de plusieurs personnes à la fois. Et contrairement à notre désir nous ne trouverons jamais la personne extérieure qui correspond en tout point à l’ami(e) intérieur(e). Et c’est tant mieux car si c’était le cas la personne extérieure deviendrait une sorte de dieu pour l’amoureux, celui-ci devenant complètement à la merci de l’être aimé avec toutes les dérives possibles. C’est ce qui se passe sur un temps limité dans l’amour fou et aussi dans la soumission au Gourou dans certaines sectes.

En résumé il y a dans l’amour deux amours. Le premier est souvent déclencheur. C’est l’amour divin qui est un amour d’une partie de soi-même donc un amour de soi. Si cet amour est fort l’amoureux est possédé et il cherche à posséder l’être aimé. Le deuxième est plus serein c’est l’amour humain, le véritable amour de la personne aimée. Ces deux amours sont souvent présents dans une relation mais pour que chacun y trouve son compte, que l’amoureux  n’empêche pas le développement personnel de celui qu’il aime, il faut qu’une conscience se développe sur l’existence de ces deux amours (divin – humain) qui ne sont pas sur le même plan.

Ces deux amours sont bien séparés à l’aide de deux personnages dans le très beau film « Edmond« . C’est aussi le cas dans le mythe « Tristan et Iseut » où l’amour divin se porte sur Iseut la blonde aux cheveux d’or et l’amour humain sur Iseut aux blanches mains. Pour lire un résumé de ce mythe c’est ici.